Tu iras la chercher : la copie de soi

Texte de Guillaume Corbeil
Mise en scène de Sophie Cadieux

Tu iras la chercher Photos

Tu iras. 1

Cette autre, qui est-elle réellement? Tu t’approches, tu penses la reconnaître. Oui, elle te rappelle quelqu’un, cette autre qui te ressemble étrangement ou à qui tu veux étrangement ressembler. Cette autre que tu ne peux t’empêcher d’observer et qui t’observe elle aussi, l’observer. Cette autre que tu épies, que tu imites, que tu évites. Celle à l’œil aussi critique que le tien, aussi complice que le tien. Celle qui te suit, partout où tu vas; du café du coin à ta cuisine, de ta cuisine au taxi, du taxi à l’aéroport. Celle qui te dit oui, un jour, de faire ta valise et de partir pour Prague et qui te regarde faire ta valise et partir pour Prague. Ça te dit quelque chose? Cette autre te semblerait être toi, si ce n’était que tu emploies le pronom à la deuxième personne pour en parler, n’est-ce pas?

C’est justement l’étrange rapport qu’entretient le personnage féminin de la pièce avec elle-même. Le « tu » romance, le « tu » expose et embellit, mais exhibe moins que le « je ». C’est peut-être pour cela qu’elle l’utilise. Portant l’histoire au-delà d’elle, en s’adressant à une autre, elle devient aussi la porte-parole intermédiaire de son récit pour le public. En tant que spectateurs, nous nous identifions aussi au « tu », qui nous renvoie efficacement à nous-mêmes, car nous aussi, nous nous inventons et construisons une image, au quotidien, dans un souci intime d’auto-réflexion bien dissimulé. Nous aussi, nous jouons à deux niveaux, en se regardant vivre et en vivant, tout à la fois. En effectuant aisément le passage du « tu » au « je » et du « je » au « tu », pour tout ce que nous faisons. C’est pour cela que l’identification s’opère aisément à celle qu’il observe s’observer. C’est pour cela que, quand elle parle de cette autre qui souhaite imiter la vie romancée d’une actrice du petit écran, le public sait qu’il parle d’elle, mais aussi de lui.

Le jeu miroir très brechtien fait écho aux autres œuvres de l’auteur Guillaume Corbeil. L’identité réelle de soi parmi ses multiplications, la représentation du soi social, la dichotomie du vrai, de l’authentique, et du faux, du réel et du fictif. Ces questionnements modernes s’imbriquent l’un dans l’autre et font de Tu iras la chercher un monologue (deux fois répété avec quelques variantes) qui déforme notre perception du personnage, de même que le sien pour elle-même. Nos attentes de spectateur aussi se font surprendre et manipuler dans ce casse-tête humain et ironique.

Sophie Cadieux a osé, comme première mise en scène, se faire entièrement confiance, en suivant une forte impulsion personnelle de porter la parole jusqu’au bout, en réduisant les composants du médium théâtral, accessoires au texte. Celle-ci est donc dépouillée sur scène. Elle défile rapidement, sobrement, avec quelques nuances bien efficaces rendues par l’actrice Marie-France Lambert. On sent le dangereux mouvement de la boucle qui n’en finit plus de finir que la metteure en scène a décidé d’assumer plutôt que d’éviter. Cette audace de sa part mérite d’être soulignée, puisqu’elle est tout à fait réussie. Le temps passe et nous fait rouler avec grand intérêt pour le personnage d’une femme (mais qui pourrait aussi bien être un homme, je dirais donc d’un « soi ») partant à la quête infinie de redéfinir son identité.

Présenté à Espace Go, dans la petite salle (on vous y mènera peu après l’entrée en salle de l’autre spectacle), jusqu’au 22 mars.

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